Narrateurs et points de vues : comment s’y retrouver ?


Commencer la lecture de ce billet de la section « Écriture », signifie que vous avez déjà une idée pour votre histoire ou, à défaut, vous avez parcouru la section « Imagination » à la recherche de l’inspiration. Très bien. Maintenant, j’ai une étrange nouvelle à vous annoncer :

Après avoir choisi un sujet, vous allez devoir choisir un sujet…

Les points de vue...

Voir du bon oeil

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Vous ne voyez pas ce que je veux dire ? C’est normal, je précise : après avoir choisi le sujet de votre texte, il convient de choisir le sujet du verbe ou, en d’autres mots, de quel point de vue vous allez écrire votre prose.

En fonction de l’angle d’observation du narrateur (c’est vous ça), vous écrirez très différemment ce que ne manqueront pas de ressentir vos lecteurs.

C’est à ce niveau que vous pourrez déterminer votre style particulier et votre degré d’implication allant de la simple observation neutre jusqu’à l’immersion totale dans le déroulement des événements.

 

Rencontre du troisième type.

Lorsqu’on raconte une histoire, on met en relation 3 catégories de personnes, chacune comprenant un ou plusieurs individus :

1) Le ou les auteurs(s) ou narrateur(s) qui raconte(nt)
2) Le ou les lecteur(s) ou auditeur(s) qui lit(-sent) ou écoute(nt)
3) Le ou les acteur(s) ou personnage(s) dont on conte l’histoire

Oeil dans l'Arbre

Regard d’un objet du récit

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Remarque
: un personnage n’est pas forcément humain. Il peut s’agir d’un objet, un concept, un sentiment… qu’on appelle alors un « actant ».

Ainsi, quand j’écris : « Le chat de gouttière du quartier fouille chaque soir dans les poubelles. », je suis le narrateur, vous êtes le lecteur qui lit l’histoire d’un acteur.

Nous voilà donc tous les trois (le chat, vous et moi) représentants bien identifiés des trois groupes précités.

Ombre du Photographe

Ombre du Photographe

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Ce schéma serait élémentaire si tout le monde restait à sa place, mais le jeu se complique quand certains individus se permettent de squatter deux catégories en même temps et cela se produit très souvent, par exemple :

— quand le narrateur est lui-même acteur de l’histoire : « J’ai donc décidé de le nourrir pour qu’il cesse son tapage nocturne »

— ou encore si le lecteur devient lui-même acteur par facétie de l’auteur : « Il me faut de l’aide pour sortir le chat de ce puits. Déposez donc ce livre un instant et venez m’aider… »

À titre anecdotique : il vient toujours un moment où l’écrivain devient lecteur, puisqu’un bon auteur se relit toujours pour retravailler son texte. Mais, ça, c’est encore une autre histoire, dont nous parlerons dans un prochain article.

Oeil Divin

Regard omniscient d’un Dieu

Impliqué pour expliquer.

Pour corser le tout, le narrateur peut se contenter de décrire ce qu’il voit (qu’il fasse partie de l’action ou non) ou au contraire donner son avis subjectif sur chaque chose, avec tous les dégradés intermédiaires sur l’échelle de l’objectivité. Et au summum de l’interprétation, il peut carrément se prendre pour Dieu, au pouvoir divin et donc devin qui peut tout voir et prévoir, jusqu’à la moindre idée jaillissant dans les pensées du plus insignifiant protagoniste.

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Malgré de très nombreuses combinaisons possibles entre personne, point de vue, objectivité, largeur de champ, etc., le monde littéraire reconnaît par consensus 3 types de narrateurs :

1) Interne : il voit à travers les yeux, les pensées et les sensations d’un personnage. Il a donc une vision subjective des événements et ne sait rien au-delà de la perception de ce dernier.

Exemple : « Je m’assieds sur ce banc un peu humide, pour reposer mon dos fatigué et je jette mon vieux pain aux canards si drôles quand ils se dandinent vers ces croûtes tombées du ciel »

2) externe : il voit les choses de l’extérieur, comme un réalisateur de cinéma qui filme la scène. Il ne connaît ni les sentiments ni les pensées des personnages et ne peut relater que ce qu’il voit ou entend.

Exemple : « La vieille dame, assise sur un banc, jette du pain aux canards »

3) omniscient : (du latin : tout savoir), il a une vision totale, interne et externe simultanée. Il sait tout des actants, des lieux, des intrigues. Il lit dans les pensées et les sentiments des individus et peut relater ce qui se passe en des lieux ou des temps différents. Il peut même révéler les intentions et prédire les événements. On l’appelle parfois « point de vue du Créateur », ou le « point de vue de Dieu ».

Exemple : « La vieille dame, assise sur un banc en raison de ses jambes douloureuses, jette du pain aux canards qu’elle affectionne tant, en ignorant les quelques chats qui, tapis dans les buissons, attendent son départ pour attaquer les palmipèdes plus absorbés par leur festin que par le danger. »

 

Pied du Phare

Le bon point de vue ?

Eh oui, Dieu est très bavard. Pour résumer, plus on élargit le champ et plus l’auteur a de choses à expliquer. En restant dans l’objectivité absolue, on se contente d’énumérer les faits observables. En cheminant vers la subjectivité et l’implication, l’auteur ressent les choses à travers le personnage et donne ses impressions sur la scène. Dans le champ de vision « extra large », l’auteur décrit tout ce qui se passe ici et , avant, pendant et après, mais aussi toutes les impressions de chacun des personnages et même du lecteur, jusqu’aux pensées intimes de chacun. C’est ici que l’on trouve les romans de quelques centaines de pages et plus… forcément.

Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise manière de situer un point de vue. Des oeuvres majeures coexistent pour chacun d’entre eux, et le choix dépend bien plus de la personnalité de l’auteur, du sujet traité et aussi du type de roman. L’auteur hésitant aura grand intérêt à expérimenter chaque point de vue pour sentir ce qui lui sied le mieux, le plus important étant d’être à l’aise dans la narration.

Je tue il… un vrai polar.

C’est ici que l’on aborde le vif du sujet. Grosso modo, tous les cours d’écriture, les traités ou pages Web sur ce thème, vous conseillent les indémodables sujets de verbes de la première et troisième personne du singulier et du pluriel, genre masculin ou féminin, ce qui nous donne :

Je, il, elle, nous, ils, elles.

Remarque : comme la langue française affectionne les phrases mémo techniques, retenez qu’en narration :

« Pour ne pas rester à genoux, il hèle les ailes des îles »

 

et sa traduction (mais était-ce vraiment nécessaire ?) :

« Pour ne pas rester à “ je/nous ”, “ il/elle ” les “ elles ” des “ ils ” »

Il est communément admis que la première personne convient mieux aux textes subjectifs d’un narrateur interne, alors que la troisième personne s’adapte plus aisément à la narration descriptive d’un narrateur externe. Ne perdez cependant jamais de vue que « coutume n’est pas loi » et que la littérature regorge d’exemples où ces règles tacites sont balayées. Le talent d’un auteur audacieux pourra se moquer des conventions et jongler avec les « je objectifs », les « ils subjectifs », les « narrateurs internes devins » et les « omniscients indécis ».

Tout est possible, la créativité n’est pas faite pour les chiens et, s’il est vrai que certaines combinaisons « narrateur/point de vue/personne » viennent plus naturellement sous la plume, j’aime sortir des sentiers battus et explorer les terres sauvages. C’est ce que nous aborderons ensemble dans le prochain article.

Pour ne pas rester dans la théorie, vous pouvez pratiquer cet exercice intéressant : choisissez rapidement une idée, peu importe laquelle, et développez-la dans trois textes en adoptant chacun des trois points de vue que nous venons de voir. Le résultat peut être intéressant, d’une part en déclinant le même récit avec des tonalités très différentes, mais cela vous permettra aussi de sentir le mode d’écriture qui vous convient le mieux.

Dossier Narrateurs et points de vue

Narrateurs et points de vues : comment s’y retrouver ?
Narrateurs 2 : Comment choisir un sujet singulier ?
Narrateurs 3 : Acteurs à la pelle et sujets pluriels

Et n’hésitez pas à me laisser votre point de vue sur les points de vues narratifs dans les commentaires au bas de cet article. Je suis très curieux de savoir si mes lecteurs sont des « je » ou des « ils »…


  1. Je trouve que « lui » a fait un sujet très intéressant d’article et qui peut donner de bonnes idées à pas mal de tes lecteurs.

    Quant à moi, j’aime bien aussi impliquer le lecteur en disant VOUS vous faites ceci, quand vous faites cela pour qu’ils se sente concerné et nous quand j’explique que NOUS faisons tout un tas d’erreurs comme LUI ou ELLE. Cela fait très « on fait partie du même club » vous et moi.

    Mais tu as raison, c’est à chacun de trouver son style et sa façon d’écrire qui lui convient le mieux.

    Coridialement et continue c’est vraiment très intéressant et rafraîchit nos mémoires.

    • Merci pour ton commentaire, Sylviane.
      S’il est vrai que, dans un article, on utilise sans crainte le vous et le nous, en s’adressant donc directement aux lecteurs, en s’y incluant ou non, il est plus rare que l’auteur « romanesque » s’y sente à l’aise.
      C’est l’une des grandes différences entre ces deux écritures, et j’y reviendrai dans de prochains articles.
      À bientôt donc 😉

  2. Bonjour,

    C’est une bonne question et un de mes sujets de réflexion.

    Je suis la traductrice d’un auteur qui a du succès car il a certainement utilisé le « Je ». C’est son expérience. La traductrice doit aussi écrire le « je », car la traductrice n’est pas seulement une personne qui connait bien l’anglais, elle est avant-tout une personne qui aime écrire et elle doit se mettre dans la peau de l’auteur, la peau d’un « il ». Vous me suivez encore ….? dans le cas de cet article, http://aimaenergy.com/feminin-divin/, imaginez ce que cela implique !

    Maintenant, je souhaite aussi écrire des articles sur des choses sensibles et personnelles. Vais-je avoir le courage d’emprunter le « je », ou bien vais-je adopter le « elle », et quelque part rester dans l’anonymat ? Cela va à mon avis bien au-delà de l’écriture même. Qu’en pensez-vous ?

    Emmanuelle
    (PS : je reste à ta disposition le jour où tu abordes le phénomène de la traduction. le public est loin de comprendre ce qu’est un traducteur).

    • Remarque intéressante, Emmanuelle, car l’anglais pose déjà la question du « you » à traduire en « tu » ou en « vous »… et les sensibilités de styles sont parfois différentes d’une langue à l’autre.
      Très amusant aussi, le jeu de cache-cache auquel on se livre en parlant de soi en « il » ou en s’habillant de la peau de quelqu’un d’autre par un faux « je ».
      Le langage est source de pas mal de jeux subtils. Le plus incroyable, c’est que malgré tous ces artifices, on arrive encore à se comprendre.
      P.-S. : je retiens l’invitation quand j’aborderai la traduction. 🙂

  3. J’ai trouvé tellement de trucs amusants dans votre blog, en particulier cette discussion.

    • Merci pour l’appréciation, ça fait plaisir. J’essaie de ne pas aborder le sujet sur un mode trop sérieux comme c’est le cas dans trop de livres. Et puis, on ne se refait pas, n’est-ce pas ? 😉

  4. Je suis d’accord avec vos conclusions et j’attends avec impatience vos prochaines mises à jour.

  5. Bonjour,
    jeune fouineuse en matière d’écriture, je tenais à vous remercier de votre article sur la narration. Ce sujet que j’ai lu dans plusieurs livres consacrés à l’écriture restait par moi un brin abstrait, un grand merci donc de m’avoir permis par vos exemples de mieux visualiser la chose.

    Virginie

    • Bonsoir Virginie,

      J’aime beaucoup visualiser les choses et utiliser des exemples concrets et c’est toujours très gratifiant d’en recevoir des échos favorables.
      Donc, merci en retour 🙂

      À bientôt

  6. Bonjour,
    L’écriture est une passion, et je m’amuse à faire des essais de point de vue. J’ai lu votre article très riche, mais je ne reconnais pas le point de vue que j’essaye d’utiliser pour mon histoire. Je donne un exemple. La première fois que je vous ai vu DR… vous étiez…

    Merci de m’éclairer j’ai le « cervo lent »

    • Bonjour Dominique,
      Merci pour le commentaire positif. Le présent article n’est qu’introductif et le suivant (ici) n’abordait que les sujets singuliers.
      J’ai beaucoup tardé à publier la suite, les sujets pluriels, et c’est à présent chose faite.

      « cervo lent », j’adore… Voilà qui permet de voler plus haut 🙂

      À bientôt

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