Narrateurs 3 : Acteurs à la pelle et sujets pluriels


Si le second volet détaillé sur les narrateurs a tant tardé, c’est qu’il est ici question de sujets pluriels, mettant en scène de nombreux acteurs. Pas facile de rassembler tout ce monde et d’accorder de si nombreux agendas. 😉 Mais puisque tout le monde est là, passons en revue des narrateurs pluriels, dont l’usage est un peu plus compliqué qu’au singulier, le même pronom pouvant décrire des situations très différentes.

Narrateurs pluriels et sujets multiples

Petit rappel en passant, le narrateur d’une histoire n’est pas forcément l’acteur du récit. Il peut y avoir un ou plusieurs acteur(s) dont les péripéties sont racontées par un (souvent) ou plusieurs (plus rare) narrateur(s), avec toutes les nuances produites par l’implication ou non de ce dernier dans le fil de l’histoire.

Le narrateur est celui qui écrit et il « est » toujours « Je »… S’il parle de lui seul ou en groupe, il utilisera le sujet « Je » ou « Nous ». S’il s’adresse à quelqu’un seul ou en groupe, cela passera par le « Tu » ou le « Vous ». Enfin s’il parle d’une ou plusieurs personne(s) non présente(s), ce sera le « Il/elle » ou « Ils/elles ».

Narrateur co-actant : « Nous » (1ere personne du pluriel)

Lorsque le narrateur participe à l’action seul, il use du « Je », mais quand il agit en groupe, c’est le « Nous » pluriel qui l’emporte. Les variantes existent cependant selon l’implication du public (celui à qui on s’adresse).

Pour illustrer cette nuance, il suffit de penser à deux situations types.

  • Le groupe s’adresse au groupe : un joueur s’adressant à son équipe (lui inclus) pour dire « nous allons gagner ».
  • Le groupe s’adresse à un tiers : le délégué d’entreprise qui au nom des salariés (lui inclus) dit au patron « Nous ne gagnons pas assez ».
Narrateurs en Nous : Quand le narrateur fait partie du groupe qui agit.

Narrateurs en Nous : Quand le narrateur fait partie du groupe dont il décrit l’action.

Notons aussi le cas très singulier du « Nous Majestatif » utilisé par une seule personne souffrant sans doute de schizophrénie ou encore de solitude au point de parler de lui au pluriel, comme le font encore certains princes, rois, ou autres représentant de la noblesse. Vous considérez sans doute ce point de vue désuet, mais s’il se fait rare dans la vie de tous les jours, il est encore utilisé, par exemple, dans la publication de toutes les lois en Belgique, commençant par : « ALBERT II, Roi des Belges, A tous, présents et à venir, Salut. Les Chambres ont adopté et Nous sanctionnons ce qui suit… ».

Le narrateur en nous est à géométrie très variable, car il peut représenter tout autant un seul actant (cas précité), deux, dix, cent, plusieurs milliards ou une infinité. « Nous, les étoiles, nous brillons au firmament pour peindre vos nuits de poésie ».

La seule contrainte, quelle que soit la taille du groupe, c’est que le narrateur en fasse partie.

Narrateur parlant à un groupe : « Vous » (2e personne du pluriel)

Quand le narrateur s’adresse à un groupe, en nombre quelconque, dont il ne fait pas partie, il utilise le « Vous ». Ce groupe peut se composer d’un nombre quelconque de personnes, mais l’utilisation du vous (et pas du Ils/elles) implique qu’au moins une personne du groupe est l’interlocuteur

  • Ainsi, le narrateur peut s’adresser à un groupe de personnes, toutes présentes : « Oui, je suis convaincu que vous allez gagner »
  • Il peut aussi s’adresser à un individu présent, représentant un groupe majoritairement absent : « Vous les humains, vous ne respectez pas votre planète ».
  • Notons quand même le cas limite où aucun des interlocuteurs n’est « réellement présent », mais où le narrateur estime (parce qu’il a bu ou simplement parce qu’il est poète) que celui qu’il interpelle l’entend : « Vous, les étoiles du firmament, je vous aime »
Narrateurs en Vous : Quand le narrateur s'adresse à un groupe dont il ne fait pas partie.

Narrateurs en Vous : Quand le narrateur s’adresse à un groupe dont il ne fait pas partie.

Et comme pour la première personne, on dispose d’un pompeux « Vous Majestatif » pour s’adresser à une seule personne à qui l’on veut marquer le respect. Son usage est cependant très répandu,  contrairement au « Nous Majestatif », même si l’on parle plutôt du « Vous de politesse » : « Noble dame, vous êtes si belle que j’aimerais pouvoir vous… tutoyer » 😉

Narrateur parlant d’un groupe : « Ils/Elles » (3e personne du pluriel)

Si le narrateur parle d’un groupe, en nombre quelconque, dont ni lui, ni son interlocuteur (le lecteur) ne fait pas partie, il utilise le « Ils » ou « Elles ». Remarquons, comme déjà dit dans le précédent article, que la 3e personne est différente selon le genre, avec une différence notable : comme on parle ici d’un groupe, et non d’une seule personne, il fallait gérer le cas des groupes mixtes (masculin féminin). Suivant la tradition machiste ancestrale, c’est le masculin qui l’emporte, s’il existe ne serait-ce qu’un seul représentant mâle dans un groupe de plusieurs milliards d’individus du sexe faible. C’est injuste, je vous l’accorde, mais changer la règle pour plus d’équité apportera son lot de problèmes. Imaginez-vous devoir compter la répartition hommes/femmes dans une manifestation de cent cinquante mille enragés avant de savoir si vous devrez décliner au masculin ou au féminin votre chronique du jour ? Diabolique ! Il vous faudrait alors toujours ruser en remplaçant le sujet par une image forte : « La marée humaine a pris d’assaut les barrages de police… » Ouf ! On s’en est bien sorti finalement.

Narrateurs en Ils : Quand le narrateur et son interlocuteur ne font pas partie du groupe dont il parle.

Ils/Elles : Quand narrateur et lecteur ne font pas partie du groupe dont on parle.

Il n’existe pas, à ma connaissance, de « Ils Majestatifs ». Entre un Jules (César) qui parle de lui à la 3e personne du singulier, le Roi (Albert, et avant lui, les autres) usant « Nous-nous » et les Polis (Pierre ?) abusant du « Vous », cela suffit. Si on mettait du Majestatif à toutes les sauces, on ne s’en sortirait plus. D’ailleurs, au-delà des 6 possibilités de personnes (pronoms personnels), nous devons encore détailler certains aspects pointus concernant les narrateurs, tels les Extradiégétique / Intradiégétique / Hétérodiégétique / Homodiégétique en mode Solofocus, Difocus ou Polyfocus. On croirait lire des incantations magiques (Hocus – Pocus), pas vrai ? On a encore du pain sur la planche… « On », pronom indéfini qu’il nous reste aussi à définir. Si vous êtes pressés, vous pouvez éventuellement jeter un rapide coup d’oeil sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Narrateur, en attendant la suite de nos articles dans la série « Narrateurs et points de vue ».

Dossier Narrateurs et points de vue

Narrateurs et points de vues : comment s’y retrouver ?
Narrateurs 2 : Comment choisir un sujet singulier ?
Narrateurs 3 : Acteurs à la pelle et sujets pluriels

À présent, vous pouvez me dire en commentaires ce que vous pensez de la complexité incomplète de la langue française. Pourquoi un « nous majestatif », mais pas de « je prolétaire » ? Pourquoi un « vous de politesse » sans « tu de grossièreté » pour s’adresser aux groupes ? Pourquoi une 3e personne sexuée côtoie-t-elle une 1re et 2e personne au sexe d’ange ? Le grand mystère de la langue de Molière vous titille-t-il aussi ?


  1. Salut Thierry,

    Je vois un peu le plan si Jules César rencontre notre Roi:

    J.C. (Jules pas Jésus) « il est content de nous rencontrer »

    Bébert (je suppose qu’il ne vient pas ici): « Nous sommes ravi et il va bien? »

    @+
    Christian.

  2. Ravi avec un s si c’est majestatif?
    Et maintenant qu’on en parle, le vous de politesse= un s aussi?

    Parce qu’il peut y avoir risque de confusion.

    Tu écris un article et tu t’adresses à tes lecteurs en disant vous…ou en fait à ton lecteur en utilisant un vous de politesse à la place du tu (turlududu).

    Bonne question? s ou pas s?

    Une réponse dans l’article
    « vous êtes si belle  » et « Si vous êtes pressés »

    C’est la réponse?

    Et pour le on…une vieille Tante (la femme d’un vieil Oncle pour être précis) me disait toujours: « on » n’existe pas!

    Et pourtant, qu’elle belle opportunité quand on écrit que d’avoir ce pron on (pfuuu).

    @+ pour qu’on y voit plus clair.
    Christian.

    • Hé oui, c’est tout le paradoxe !
      Si le vous de politesse se conjugue artificiellement au pluriel, il se décline selon le nombre réel du sujet.

      « Vous êtes si belle », au singulier si « elle » est seule, mais encore faut-il qu’elle soit belle, sinon, ce n’est pas Majestatif, mais mensonger 😉

      Curieusement, dire à une laide qu’elle est belle est mensonger, mais dire à une belle qu’elle est laide est… singulier 😀

      À bientôt

  3. Bonjour Thierry,

    Intéressant, mais je m’interroge encore sur le choix pour le sujet idéal à utiliser. Certains sujets sont quand même peu courants en littérature. Existe-t-il des statistiques sur l’utilisation des 6 possibilités (7, en comptant le « on ») ?

    Merci

    • Bonsoir Sylvain,

      Je n’ai pas connaissance de statistiques, mais je vais chercher cela. Cela dit, on peut dégager une répartition à la louche, en fonction de ses lectures. Je vais m’y coller, promis ! 🙂

      À bientôt

  4. Bonjour Thierry,

    Quelque part, je pense que nous pouvons dire que nous sommes chanceux d’avoir le français comme langue natale car c’est certainement une langue très difficile à apprendre avec toutes ses nuances !

    Comme ton sujet est la narration, je me suis dit que tu pourrais peut-être me conseiller pour mon projet d’écriture. Je suis en train de préparer un livre-conseils qui s’adresse à un public assez jeune et j’ai décidé d’utiliser le « je » pour raconter et le « tu » pour mon lecteur.

    Penses-tu que ce soit une bonne idée ? Je sais qu’il faut aussi s’adapter aux personnes pour lesquelles ont écrit et je trouve que le tu est vraiment plus adapté et plus « cool » (pour sortir du français) ; )

    Merci pour cet article intéressant et à bientôt !

    • Bonsoir Nathalie,

      Pour le choix du narrateur, cela ne dépend que de la capacité et du choix de l’auteur. Il y a bien des opposants farouches à la narration en « je », mais je la trouve personnellement très « impliquée » et proche du lecteur, comme si on se confiait personnellement à lui.

      La personne à qui on s’adresse est par contre un choix plus délicat. S’adressant à un public jeune, tutoyer ne pose généralement pas de problème, cela renforce encore la proximité.

      Néanmoins, certains lecteurs exècrent qu’on prenne la liberté de les tutoyer… Si le public n’est pas 100% jeune, on prend un certain risque… à évaluer.

      À bientôt

      • Bonjour Thierry,

        Merci beaucoup pour ta réponse. Je ne peux pas être certaine qu’il y ait 100% de jeunes, il y a toujours quelques exceptions mais tes conseils finissent de me convaincre que c’est ce qui conviendra le mieux !

        Bonne fin de journée et à bientôt !

  5. Bonjour Thierry,

    Je (étant moi-même) ne sais pas si je suis tout dans ton article, mais est-ce que le «on» exclut encore la personne qui parle ou les choses ont-elles changé?

    Pour ma part, ça dépend peut-être des auteurs, mais je n’aime pas en général qu’on me tutoie dans les livres…

    Amicalement,

    Sco! 🙄

    • Bonsoir Sco!,

      Pour le tutoiement, tu réponds en partie à la question de Nathalie.

      Le « on » est un pronom passe-partout un peu galvaudé. Il est censé représenter un sujet indéfini, se substituant à tout autre cas particulier. Mais on lui donne, hélas, bien trop souvent le sens de « nous », ce qui n’est pas sa vocation première.

      En l’occurrence, si « on » se trompe d’usage, « nous » savons tous l’erreur qui est faite sans pour autant pouvoir désigner le coupable… indéfini par définition 😉

      À bientôt

  6. Bonjour Thierry

    Alors je vous rassure tous le français est difficile (grammaire et orthographe) mais le portugais et l’italien sont à égalité avec nous.

    Après avoir traduit des livres de portugais en français j’avoue être encore dans l’impossibilité de faire le contraire.

    Ayant été prof de français langue étrangère je peux vous assurer que les élèves galèrent dans toutes nos formes grammaticales heureusement pour eux la méthode globale (qui en fait des nuls en orthographe) leur a sauvé la mise

    Excellent article pour un amoureux de la langue

    • Bonsoir Sylviane,

      Oui, le français est une langue magnifique qui ne vole pas sa réputation de complexité.

      Je me doute que la traduction n’est pas la même affaire selon le sens envisagé.

      C’est cependant cette complexité structurée et logique par tant d’aspects et si incroyablement déroutante par tant d’autres qui lui donne cette aura magique, pour qui apprend à la maîtriser.

      À bientôt entre amoureux des mots.

  7. C’est vrai que la langue de molière n’est pas si simple. Je m’en souviens encore, à l’école, je faisais beaucoup de fautes de grammaires et d’orthographe mais maintenant que je lis beaucoup plus, j’ai l’impression d’écrire mieux, enfin c’est mon impression, moi qui n’aimais que parler, aujourd’hui je me surprend à aimer écrire. 🙂

    • Bonsoir Ali,

      Tu confirmes par le vécu ce que martèlent les spécialistes de la langue, à savoir que pour mieux écrire, il faut bien sûr s’entraîner à écrire, mais surtout lire, lire, lire.

      Se cultiver par la lecture de nombreux ouvrages constitue peu à peu le terreau fertile d’où jailliront nos propres bouquets littéraires.

      À bientôt

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